13-05-2009
Rencontre avec Léon Chestov
Les philosophes aspirent à "expliquer" le monde, de façon à ce que tout devienne clair et transparent et que la vie ne recèle plus rien (ou le moins possible) de problématique, de mystérieux. Ne faudrait-il pas, au contraire, s'attacher à montrer que cela même qui paraît clair et compréhensible est étrangement énigmatique et mystérieux ? Ne faudrait-il pas s'efforcer de se délivrer et de délivrer les autres du pouvoir des concepts dont la netteté tue le mystère ? Les sources de l'être sont en effet dans ce qui est caché et non dans ce qui est à découvert.
Il me paraît qu'il suffit de demander à un homme : Dieu existe t-il ? pour le mettre aussitôt dans l'impossibilité de donner une réponse quelconque à cette question ; et je crois que tous ceux qui y ont une réponse affirmativement ou négativement, parlaient de tout autre chose que de ce qu'on leur demandait. Il y a des vérités que l'on peut voir mais qu'on ne peut montrer.
Parmi les innombrables vérités à priori ou évidentes sur lesquelles, comme tout le monde le croit, se fonde la pensée humaine mais qui en réalité ont embrouillé la pensée humaine, une des mieux établies est qu'on ne pose des questions que pour obtenir des réponses. Quand je demande quelle heure il est, quelle est la somme des angles d'un triangle, ou bien quelle est la densité du mercure, si Dieu est juste, si l'âme est imortelle et la volonté libre, il est clair pour tout le monde que je veux obtenir des réponses précises à ces questions. Mais il y a question et question. Celui qui demande l'heure qu'il est ou quelle est la densité du mercure, a besoin en effet qu'on lui donne une réponse déterminée, et cela lui suffit. Mais celui qui demande si Dieu est juste ou bien l'âme, imortelle, celui-là veut tout autre chose et les réponses nettes et claires le rendent furieux ou le plongent dans le désespoir. Comment faire comprendre cela aux gens ? Comment leur expliquer que quelque part au-delà d'une certaine limite, l'âme humaine se trouve si complètement transformée que le "mécanisme" même de la pensée devient tout autre ? ou pour mieux dire, qu'il n'y a plus de place pour le mécanisme de cette pensée ?
Ce n'est pas la foi, c'est la philosophie qui exige qu'on se soumette. Dans le cadre de la raison pure, l'on peut construire une science, une haute morale, voir une religion ; l'on ne peut pas y trouver Dieu.
Sources : Athènes et Jerusalem pour les trois premières citations, la Kabbale du Aleph d'Emmanuel Lévyne pour la dernière.
